Quand une vidéo dépasse les 130 000 vues en moins de 24 heures sur une chaîne dédiée au droit américain — pas au gaming —

c’est que quelque chose d’exceptionnel s’est passé. C’est exactement le cas d’Andrew Esquire, avocat américain et créateur de la chaîne Legal Mindset, qui a consacré une vidéo d’analyse approfondie au scandale Ashes of Creation. Son constat est sans appel : il s’agit de l’une des plus grandes escroqueries de l’histoire du jeu vidéo.
Fraude à 99 millions de dollars, licenciements illégaux, détournements de fonds, backers Kickstarter floés, réunions de conseil d’administration inexistantes pendant 9 ans… Andrew Esquire, qui se présente comme un ancien corporate counsel avec une expérience directe de ce type d’affaires, démonte méticuleusement la mécanique du scandale Intrepid Studios. Ce qui frappe, c’est que même des personnes totalement étrangères au monde du jeu vidéo ont regardé cette vidéo massivement — preuve que l’ampleur de la tromperie dépasse largement la sphère gaming.
On vous résume l’essentiel de son analyse, qui rejoint et complète nos précédents articles sur l’effondrement d’Ashes of Creation et sur les raisons structurelles des échecs de MMO Kickstarter.

Ashes of Creation : 9 ans de développement pour 6 semaines d’accès
Pour ceux qui découvrent l’affaire, rappelons les grandes lignes. Ashes of Creation est un MMO RPG de type sandbox, développé par Intrepid Studios depuis 2016. Le projet avait réussi à lever 750 000 dollars en 12 heures sur Kickstarter lors de son lancement, dépassant finalement les 3,27 millions de dollars en financement participatif. Les campagnes proposaient des paliers allant de 250 à 10 000 dollars, avec des promesses d’accès à vie, d’objets exclusifs et d’une expérience de jeu sans précédent.
Neuf ans plus tard, le jeu est finalement lancé en early access le 11 décembre 2025. Moins de deux mois après, le studio ferme ses portes en janvier 2026 et le jeu est retiré de Steam le 2 février 2026. Andrew Esquire pose la question qui s’impose : les joueurs qui ont dépensé entre 250 et 10 000 dollars ont-ils reçu ce pour quoi ils avaient payé ? La réponse est non, et c’est là que l’analyse juridique devient particulièrement pertinente.
Le personnage central de toute cette affaire est Steven Sharif, directeur créatif et fondateur d’Intrepid Studios. Son nom revient dans chaque document, chaque plainte, chaque ligne de comptabilité. C’est lui qui sera au coeur de la plupart des poursuites judiciaires.

Les licenciements illégaux et la loi WARN Act : un signal d’alarme évident
L’un des premiers scandales documentés par Andrew Esquire concerne les licenciements massifs. Aux États-Unis, la loi WARN Act impose aux entreprises de plus de 100 salariés de notifier leurs employés 60 jours à l’avance avant tout licenciement collectif. En Californie, les obligations sont encore plus strictes.
Intrepid Studios a licencié 123 employés sans le moindre préavis légal. Pour l’avocat, c’est un signal d’insolvabilité majeur : les deux class actions déposées réclament 60 jours de salaires et d’avantages sociaux pour les employés lésés. Selon Andrew Esquire, les probabilités d’obtenir gain de cause en Californie sont élevées.

La réaction de Steven Sharif sur Discord, dans laquelle il se dépeint comme une victime qui a démissionné par conviction éthique, est analysée avec ironie par l’avocat. Pendant ce temps, les licenciements massifs dans l’industrie du jeu vidéo continuent de faire des ravages plus largement.

La fraude financière à 99 millions : des pyramides de dettes et un mari payé sans travailler
C’est ici que l’analyse d’Andrew Esquire devient particulièrement accablante. Deux grandes actions en justice d’investisseurs sont examinées en détail.
La plainte TF en Nevada, initiée par Robert Dawson contre Steven Sharif et John Moore, allègue détournement de fonds, mélange de fonds personnels et professionnels, fraude et violation des obligations fiduciaires. Concrètement : Sharif aurait retiré 10 millions de dollars sans justification comptable, payé son mari John Moore — ancien COO — un salaire sans contrepartie de travail, utilisé des fonds de l’entreprise pour financer un manoir en Californie, et comptabilisé des prêts comme des revenus pour en obtenir de plus grands.

Cette affaire s’est conclue par la saisie de tous les actifs et de la propriété intellectuelle d’Intrepid Studios. La plainte Yaya Legacy Trust, menée par Jason Crais, va encore plus loin : elle accuse Sharif d’avoir orchestré une fraude de 140 millions de dollars en fabriquant un prétendu auto-financement — les QuickBooks ne montrant aucun investissement personnel de sa part. Plus troublant encore : aucune réunion du conseil d’administration n’aurait eu lieu en 9 ans. Les pertes mensuelles de 2,3 millions de dollars n’étaient jamais comptabilisées.

Les backers Kickstarter : des victimes oubliées qui ont pourtant un recours réel
C’est le point qui tient le plus à coeur à Andrew Esquire : « Je suis quelqu’un qui a lui-même investi dans des projets Kickstarter. Ces gens ne doivent pas être traités comme des citoyens de seconde zone dans la loi. » Les paliers allaient de 250 dollars jusqu’à 10 000 dollars pour le tier Avatar of the Phoenix, avec des promesses précises : accès au jeu, abonnements à vie, objets cosmétiques exclusifs.

L’early access de deux mois ne constitue pas un vrai lancement au sens des attentes raisonnables d’un consommateur après neuf ans d’attente. En droit californien, cela ouvre la voie à plusieurs recours : lever le voile social contre Sharif personnellement, fraude dolosive (Code civil californien section 1572), violation de contrat sur les promesses Kickstarter, et enrichissement injustifié.
Ses conseils aux backers sont clairs : documenter toutes les preuves de leurs engagements financiers, conserver les déclarations publiques de Sharif, et rejoindre une class action en Californie. « Ces gens ne devraient pas se résigner à avoir perdu leur argent. 250 ou 1 000 dollars, c’est parfois une somme considérable pour une personne. »
Pourquoi la vidéo d’Andrew Esquire a explosé : 130 000 vues sur une chaîne non-gaming
L’ironie suprême ? Sharif a déclaré avoir démissionné car le conseil d’administration prenait des décisions qu’il ne pouvait pas soutenir éthiquement. Andrew Esquire répond : quelqu’un qui n’a tenu aucune réunion de conseil d’administration pendant neuf ans a-t-il vraiment la crédibilité pour invoquer l’éthique ? Si vous suivez ce type d’affaires, notre analyse sur la victoire de Valve contre un patent troll montre qu’il existe aussi des batailles juridiques qui se terminent bien.

Pour Andrew Esquire, Ashes of Creation restera dans les annales comme l’une des plus grandes arnaques récentes de l’industrie du jeu vidéo. Et avec 99 millions de dollars en jeu, plusieurs class actions en cours, et une communauté de backers qui commence à s’organiser, le dernier mot est loin d’être écrit.


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