
Le 12 juin 2026, Blizzard Entertainment a déposé une plainte fédérale contre les opérateurs présumés de Project Ascension. Sur le papier, ça ressemble à une énième procédure contre un serveur privé World of Warcraft. Dans les faits, le dossier va beaucoup plus loin qu’une simple mise en demeure.
Avant que le dossier complet ne remonte, l’affaire a d’abord circulé sous forme de résumés courts sur les réseaux. Un simple extrait vidéo a suffi pour comprendre que ce n’était pas une plainte comme les autres. Blizzard n’accuse pas seulement de contrefaçon, elle vise carrément le crime organisé. On avait déjà couvert les premières informations disponibles dans notre premier article sur ce procès, mais le dossier judiciaire complet, une fois éplucké, réserve bien plus de nuances.
Deux chefs d’accusation changent complètement la nature du dossier. Ils reposent sur le RICO Act, une loi fédérale américaine taillée à l’origine pour démanteler la mafia. Direction Project Ascension, le plus gros serveur privé classless de World of Warcraft, avec plus d’un million de joueurs cumulés depuis son lancement.
Blizzard sort l’artillerie lourde contre le plus gros serveur privé WoW classless

Project Ascension tourne depuis environ 2016. Le principe casse un pilier du jeu original. Les joueurs ne sont plus enfermés dans une classe fixe, ils construisent leur personnage en piochant librement des compétences partout dans le jeu, un système dit classless. On avait d’ailleurs testé ce serveur de notre côté avant même que la plainte n’éclate. Ce chiffre d’un million de joueurs cumulés, déjà évoqué, reste énorme pour un projet communautaire non officiel.
La contrefaçon de copyright, Blizzard en a déjà poursuivi des dizaines de fois. Ce qui surprend ici, ce sont les deux chefs civils RICO ajoutés au dossier, une loi conçue dans les années 1970 pour poursuivre la mafia et les organisations criminelles structurées. L’utiliser contre un serveur privé de jeu vidéo n’a rien d’anodin. Selon Game Rant, c’est précisément ce choix qui transforme le dossier en autre chose qu’un simple litige de propriété intellectuelle.
La différence tient à la cible visée. Un procès classique pour contrefaçon s’attaque à l’acte de copie. Le RICO Act vise autre chose, il s’attaque à la structure économique derrière l’opération, à la façon dont elle est financée, organisée et répartie entre plusieurs personnes. Concrètement, ça ouvre la porte à des dommages et intérêts potentiellement triplés si les accusations sont retenues, une menace bien plus lourde qu’une simple amende pour piratage.
Ce que dit vraiment la plainte : copyright, DMCA et deux chefs RICO

Le dossier porte un numéro précis et vérifiable. Selon le docket officiel consultable sur CourtListener, l’affaire Blizzard Entertainment, Inc. contre Derek S. Powell et autres porte la référence 8:26-cv-01506. Elle a été déposée le 12 juin 2026 devant le tribunal fédéral du Central District of California, sous la houlette du juge John W. Holcomb, avec un magistrat référé, Douglas F. McCormick. La cause d’action inscrite au dossier est le « 17 U.S.C. § 101, Copyright Infringement » (contrefaçon de droit d’auteur au sens du code fédéral américain), et Blizzard demande un procès devant jury. Le même dossier apparaît sur PacerMonitor, qui recense les principaux mouvements de la procédure.
Blizzard affirme dans sa plainte, longue de 51 pages, que les faits reprochés couvrent neuf chefs distincts. Rien de tout cela n’a encore été tranché par un tribunal, ce sont des allégations que les défendeurs pourront contester :
- contrefaçon directe de copyright
- contrefaçon contributive et contrefaçon du fait d’autrui
- violation du DMCA (la loi américaine qui interdit de contourner les protections anti-piratage intégrées au client de jeu)
- interférence contractuelle délictuelle, liée à la violation de l’EULA (le contrat d’utilisation que chaque joueur accepte sans forcément le lire en installant World of Warcraft)
- fausse désignation d’origine, invoquée via le Lanham Act, la loi fédérale qui protège les marques déposées
- participation à une organisation criminelle au sens du RICO (18 U.S.C. § 1962(c))
- conspiration au sens du même RICO (§ 1962(d))
Deux de ces chefs sortent nettement du lot habituel. Le RICO Act, déjà évoqué plus haut, permet de viser une structure économique entière plutôt qu’un simple acte isolé de piratage. Game Rant résume bien l’enjeu de cette qualification : « the final two counts, RICO participation and RICO conspiracy under 18 U.S.C. §§ 1962(c) and 1962(d), are the ones that transform this from a typical copyright dispute« . Autrement dit, Blizzard ne présente pas ce dossier comme une simple histoire de fichiers copiés, mais comme la poursuite d’une organisation censée en tirer un profit structuré. Cette qualification reste à prouver devant le tribunal.
Sur le plan financier, Blizzard réclame des dommages statutaires pouvant grimper jusqu’à 150 000 dollars par œuvre contrefaite, le plafond légal prévu quand une contrefaçon est jugée délibérée. L’éditeur demande aussi une injonction permanente, c’est-à-dire l’obligation légale de cesser définitivement l’activité incriminée, ainsi qu’un « turnover » forcé du client de jeu et du code source de Project Ascension. À cela s’ajoute une reddition de comptes complète sur l’ensemble des revenus générés par le serveur privé, selon les informations rapportées par mmos.com. Ces montants et obligations restent des demandes, pas des décisions rendues.
Le calendrier de la procédure mérite d’être souligné. Les assignations ont été émises le 25 juin 2026, et quatre renonciations formelles à signification ont été exécutées le 9 juillet 2026. Concrètement, les défendeurs acceptent volontairement d’être poursuivis sans passer par un huissier physique, ce qui accélère la procédure et suppose qu’un avocat est déjà engagé de leur côté. Des comparutions d’avocats ont d’ailleurs été enregistrées les 2 et 10 juillet 2026, et les réponses des défendeurs sont attendues au plus tard le 8 septembre 2026. Ce déroulé contredit le scénario d’administrateurs planqués et injoignables : ici, les personnes visées participent activement à leur défense, avec un conseil juridique en place dès les premières semaines.
Qui sont Derek Powell et Bryan Mannion, les visages derrière Ascension
Le dossier judiciaire déposé par Blizzard nomme deux individus en première ligne. Selon Game Rant, la plainte désigne « Derek Powell of Nashville, Tennessee, and Bryan Thomas Mannion of Akron, Ohio. According to the filing, they are the owners, operators, and administrators of Project Ascension ». Ces deux noms et ces deux villes sont des faits inscrits au dossier. Leur rôle exact de propriétaires et administrateurs, en revanche, reste ce que Blizzard affirme et devra démontrer devant le tribunal.
Ils ne sont pas seuls sur le docket. Cinq autres particuliers sont cités : Alexander Steven Kozma, Ye Lwin, Brien Allen Middaugh, Andrew James Seward et Lincoln Marshall Simpson, ce dernier présenté par la presse comme un développeur basé en Australie. Des « Does » non identifiés complètent la liste, une réserve procédurale classique qui permet d’ajouter des parties une fois leur identité découverte pendant l’instruction.
Deux sociétés apparaissent aussi dans la plainte : Exalted Management Services, enregistrée au Nevada, et Exalted Management and Consultation Services LLC, basée au Nouveau-Mexique. Blizzard les qualifie de sociétés-écrans. Un troisième nom, Online Management Partners, est présenté comme le processeur de paiement tiers utilisé par le serveur pour encaisser les transactions des joueurs.
Le cœur de l’accusation porte sur l’argent. Ascension vendrait des « Donation Points », une monnaie interne facturée environ 0,50 dollar l’unité, avec des bonus dès qu’un achat dépasse 15 dollars. Ce système contournerait l’interdiction, inscrite dans l’EULA de Blizzard, de monétiser un serveur non officiel. D’après Game Rant, qui cite directement la plainte, « both men have received ‘millions of dollars’ from the operation through Project Ascension’s in-game and online shops ». Le projet revendiquerait toujours ce chiffre d’un million de joueurs cumulés évoqué en ouverture.
Ce niveau de monétisation n’est pas un détail secondaire dans la stratégie de Blizzard : le RICO exige de prouver l’existence d’une « entreprise » structurée et tournée vers le profit, pas seulement une poignée de fans qui bidouillent un serveur gratuit. Des millions de dollars de revenus allégués donnent du poids à cette qualification. Cela justifie aussi que les sociétés-écrans et le processeur de paiement soient nommés dans la procédure : la justice peut désormais demander à tracer précisément où va l’argent.
La Russie, Aeza Group et le mythe du serveur intouchable

Les opérateurs nommés dans la plainte ne se cachent pas derrière un serveur anonyme : ils vivent sur le sol américain, ou en Australie pour l’un d’entre eux. Pourtant, le narratif qui a longtemps circulé autour d’Ascension repose sur un tout autre angle, l’hébergement du serveur en Russie.
Un fait, d’abord, complètement indépendant de l’affaire Ascension. Le 1er juillet 2025, l’OFAC (Office of Foreign Assets Control, le bureau du Trésor américain chargé des sanctions économiques) a désigné Aeza Group, un hébergeur basé à Saint-Pétersbourg, comme « bulletproof hosting » (un hébergeur qui vend à ses clients une tolérance à l’illégalité et refuse de couper l’accès même en cas de signalement). Aeza a été sanctionné avec deux filiales et quatre dirigeants pour avoir soutenu des cybercriminels, notamment les infostealers Meduza et Lumma (des logiciels malveillants qui volent des données), ciblant des victimes américaines et internationales. C’est écrit noir sur blanc dans le communiqué officiel du Trésor américain.
C’est là que la plainte de Blizzard entre en jeu. Selon le document déposé par Activision Blizzard, les serveurs de jeu de Project Ascension seraient hébergés sur une infrastructure liée à ce même Aeza Group. Game Rant rapporte, en citant la plainte : « Project Ascension’s servers are hosted on infrastructure tied to the Russia-based Aeza Group. » C’est cette phrase précise qui a lancé le narratif d’un serveur planqué en Russie, hors de portée de toute justice américaine.
Sauf qu’à ce stade, personne d’autre ne confirme ce lien. Ni registre d’hébergement public, ni analyse technique tierce, ni déclaration d’Aeza elle-même. La seule source de cette affirmation reste la plainte de Blizzard. Juridiquement, une allégation dans un dépôt de plainte n’est pas un fait établi, c’est ce qu’une partie avance et devra prouver devant un tribunal. Mélanger la désignation OFAC, confirmée et documentée, avec le lien Ascension-Aeza, allégué et non vérifié indépendamment, donne une image plus certaine que ce que les sources permettent réellement.
Et même si ce lien se confirmait un jour, ça ne changerait pas grand-chose au fond du dossier. Les personnes nommées dans la plainte, Powell, Mannion et les autres, sont des résidents identifiés du Tennessee, de l’Ohio et d’Australie, avec des sociétés enregistrées au Nevada et au Nouveau-Mexique. Un serveur peut changer d’hébergeur en une nuit, un simple changement de fournisseur suffit. Une personne et son entreprise américaine, beaucoup moins.
Cette confusion entre l’endroit où tournent les octets et l’endroit où vivent les gens nourrit l’image d’un projet totalement hors d’atteinte. La réalité de la plainte vise des individus bien identifiés sur le sol américain et australien, pas un serveur fantôme quelque part à Saint-Pétersbourg.
MDY, Bossland, Nostalrius : ce que l’histoire judiciaire de Blizzard nous apprend
Avant Ascension, Blizzard a déjà emprunté ce chemin judiciaire à quatre reprises depuis 2006, avec deux méthodes bien distinctes selon le profil de l’adversaire. Face à un opérateur qui décide de se battre, la bataille s’étire sur plusieurs années et se termine devant les tribunaux. Face à un opérateur qui préfère plier, une simple lettre d’avocats suffit à tout arrêter en quelques semaines. On avait déjà détaillé 20 ans de guerre judiciaire entre Blizzard et les serveurs privés dans un précédent article, mais ces quatre dossiers précis dessinent une grille de lecture assez claire pour situer ce qui attend Project Ascension.
Le procès MDY Industries contre Blizzard, ouvert en 2006 autour du bot de triche Glider, illustre le scénario le plus long des quatre. Sept chefs d’accusation, un jugement de district fixant les dommages à 6 millions de dollars en 2008, puis un arrêt de la Cour d’appel du 9e circuit le 14 décembre 2010 qui renverse partiellement la décision : la contrefaçon contributive tombe, car les acheteurs de WoW ne sont pas considérés propriétaires du logiciel au sens strict du droit d’auteur pour cette doctrine précise. La violation du DMCA et l’interférence contractuelle, elles, tiennent. Quatre ans de bataille juridique pour un résultat en demi-teinte, Blizzard gagne l’essentiel, mais pas la totalité. L’EFF détaille ce verdict mitigé dans son analyse de l’époque.
Dix ans plus tard, avec l’affaire Bossland, Blizzard retrouve un adversaire du même genre : un studio qui vend ouvertement Honorbuddy pour WoW et Hearthbuddy pour Hearthstone, et qui se défend en justice au lieu de fermer boutique. Le jugement établit 42 818 cas de contrefaçon de copyright au bénéfice de Blizzard, chiffrés à environ 8,6 millions de dollars en avril 2017. La suite est rapide : le 16 novembre 2017, Bossland annonce l’arrêt de la vente de ses outils visant les jeux Blizzard, avec fin totale du support au 31 décembre. Entre le jugement chiffré et la capitulation, il s’écoule à peine quelques mois. MassivelyOP a suivi cet abandon en détail.
Nostalrius, en avril 2016, change complètement de registre. Ce serveur privé vanilla, très populaire et parfaitement identifiable, n’a même pas eu droit à un procès. Une lettre de mise en demeure envoyée par des avocats américains et français, visant à la fois l’équipe du serveur et son hébergeur OVH basé en France, a suffi à tout arrêter. « Yesterday, we received a letter of formal notice from US and french lawyers, acting on behalf of Blizzard Entertainment », écrivait l’équipe, citée par PC Gamer en avril 2016. Le serveur ferme volontairement en quelques semaines, sans qu’aucun juge n’ait eu à trancher. La page Wikipédia de Nostalrius retrace la chronologie complète de l’épisode.
- MDY Industries (bot Glider, 2006-2010) : bataille de 4 ans, jugement à 6 millions de dollars puis arrêt partiellement favorable à MDY en appel.
- Bossland (Honorbuddy / Hearthbuddy, 2016-2017) : jugement à 8,6 millions de dollars, arrêt total des ventes visant Blizzard quelques mois plus tard.
- Nostalrius (serveur vanilla, avril 2016) : simple lettre de mise en demeure, fermeture volontaire en quelques semaines, aucun procès.
- Turtle WoW (2025) : chefs d’accusation copyright et RICO, modèle direct cité dans la plainte contre Ascension.
Turtle WoW, en 2025, referme la boucle et sert visiblement de modèle direct à la plainte contre Ascension. Selon GameSpot, les chefs d’accusation retenus dans le dossier de juin 2026 reprennent une bonne partie de ceux déjà utilisés contre Turtle WoW, copyright et RICO en tête. « In a court document submitted on June 12 in California, Blizzard cited many of the same offenses [as against Turtle WoW] », note GameSpot dans son article du 15 juin 2026.
Le montage décrit dans la plainte Ascension, sociétés-écrans, processeur de paiement nommé, structure organisée autour de la loi RICO, ressemble sur le fond à Turtle WoW plus qu’à Nostalrius. Blizzard ne vise pas ici un petit projet fan financé par des dons, mais une opération présentée comme commerciale et organisée. Si l’historique judiciaire du studio se répète, deux issues restent possibles pour Ascension : une capitulation rapide façon Nostalrius, ou une bataille de plusieurs années façon MDY et Bossland, avec un dénouement financier lourd quel que soit le camp qui l’emporte sur le fond du droit.
Peut-on vraiment faire tomber un serveur hébergé à l’étranger ?

Un serveur privé qui tourne depuis l’étranger échappe-t-il automatiquement à la justice américaine ? La jurisprudence répond non, à une condition précise. Dans l’affaire UMG Recordings contre Kurbanov, un opérateur de sites russe avait vu sa demande de rejet acceptée en première instance, faute de lien territorial avec les États-Unis. La cour d’appel fédérale a renversé cette décision. Le principe retenu s’appelle les « contacts minimaux » : cibler délibérément un public américain suffit à justifier une compétence judiciaire, même sans bureau, sans employé et sans serveur physique sur le sol US. La citation du jugement est directe sur ce point : « The appeals court reversed dismissal, finding sufficient minimum contacts. »
L’affaire PornXP illustre ce que cette compétence permet concrètement de faire, une fois obtenue. Un tribunal fédéral de Tacoma, dans l’État de Washington, a rendu un jugement par défaut contre un opérateur présenté comme résident du Kirghizistan, après l’échec de la signification personnelle. Poursuivre un individu injoignable de l’autre côté du globe ne sert à rien tout seul. Mais ce jugement a ensuite été utilisé pour ordonner à des registrars américains comme Porkbun de transférer les noms de domaine litigieux à la partie plaignante, comme le détaille cette enquête de TorrentFreak. La vraie prise n’était pas l’opérateur offshore. C’était l’infrastructure américaine qu’il utilisait sans même y penser : domaines, hébergement, moyens de paiement.
Reste la question de l’argent, et là aussi les chiffres bruts trompent. Dans Aylo contre Pornhits, le plaignant réclamait 84 millions de dollars de dommages statutaires, sur la base de 15 000 dollars par œuvre pour 5 600 œuvres. Le tribunal n’a accordé que 4,2 millions, soit le minimum légal de 750 dollars par œuvre. Les 150 000 dollars par œuvre que Blizzard réclame contre Ascension, évoqués plus haut dans cet article, représentent un plafond légal en cas de contrefaçon jugée délibérée, pas un montant garanti. Les tribunaux ajustent fortement à la baisse dès qu’il manque une preuve solide d’intention, œuvre par œuvre.
Ces trois précédents, mis bout à bout, dessinent une hiérarchie assez nette des cibles réellement vulnérables. Les personnes physiques identifiées, avec des actifs ou des comptes aux États-Unis, restent les plus exposées, comme le montre la partie consacrée à Powell et Mannion plus haut. Les noms de domaine, les comptes chez des registrars américains et les processeurs de paiement viennent juste après : même un opérateur offshore les utilise presque toujours, et ce sont eux qui finissent saisis. L’infrastructure serveur pure, à l’étranger, reste la cible la moins atteignable. Un serveur peut migrer d’un hébergeur à un autre en quelques heures. Un jugement, même valide, ne rattrape jamais un octet en transit.
Combien de temps peut tenir Project Ascension ?

Cette hiérarchie des cibles réellement atteignables, des personnes physiques aux serveurs offshore, aide justement à évaluer ce qui pourrait concrètement arriver à Project Ascension. Personne ne peut donner de date de fermeture à ce projet, et quiconque l’affirme avec certitude bluffe. Ce qu’on peut faire, en revanche, c’est croiser le calendrier procédural déjà connu (assignations en juin 2026, réponses attendues en septembre) avec les délais observés dans des affaires comparables pour esquisser des scénarios raisonnables. Quatre pistes se dégagent, classées du plus probable au moins probable à court terme.
- Un contentieux long avec règlement négocié. C’est le scénario le plus proche de ce qui s’est passé avec MDY et Bossland. Les défendeurs sont identifiés, représentés par avocat, et déjà engagés dans la procédure plutôt que dans la fuite. On peut raisonnablement estimer une bataille judiciaire de 18 à 36 mois, qui se conclurait par un arrêt de l’opération, une remise du code source et un paiement négocié, sans doute bien inférieur au plafond de 150 000 dollars par œuvre affiché dans la plainte. Le serveur continuerait probablement à tourner pendant l’essentiel de cette période, sauf injonction préliminaire, ce qui reste rare à ce stade sur une simple affaire de contrefaçon.
- Une fermeture volontaire anticipée, façon Nostalrius. Les chefs d’accusation RICO changent la donne : ils ajoutent un risque personnel (gel d’actifs, exposition via le traçage financier) que Powell et Mannion n’ont peut-être pas envie d’assumer jusqu’au bout du procès. Si le coût de la défense finit par dépasser la valeur perçue du projet, une fermeture négociée rapide, sur trois à six mois, redevient plausible.
- Une migration technique sans arrêt réel du service. Ce scénario ne dépend pas de l’issue judiciaire. Même en cas d’injonction, rien n’empêche techniquement une relocalisation sous un nouveau nom de domaine, avec une nouvelle structure et une nouvelle équipe de façade. C’est le schéma du « chat perpétuel » déjà observé sur d’autres serveurs privés après une première fermeture. Le problème, pour les opérateurs, c’est que rester identifiables derrière cette nouvelle entité les exposerait à un outrage à la cour, c’est-à-dire une sanction pour avoir bafoué une décision de justice déjà rendue.
- Un coup d’arrêt rapide via le domaine ou le paiement. Sur le modèle de l’affaire PornXP, Blizzard pourrait viser directement Online Management Partners, le processeur de paiement nommé dans la plainte, pour couper les revenus avant même un jugement au fond. Rien dans le dossier actuel n’indique que cette voie ait été activée à ce jour, ce qui rend ce scénario improbable à court terme.
Ce qui pousse le premier scénario en tête, ce n’est pas seulement la comparaison avec MDY ou Bossland. C’est le comportement observé jusqu’ici dans cette affaire précise. Un opérateur qui compte disparaître ne prend pas d’avocat et ne dépose pas de réponse formelle dans les délais. Powell et Mannion font exactement l’inverse, ce qui ressemble davantage à une défense structurée qu’à une opération de repli.
Reste un point qui pèse plus lourd que tous les précédents cités plus haut. Un vrai « serveur fantôme », hébergé à l’étranger et opéré par des inconnus, aurait forcé Blizzard à assigner des John Does anonymes et à batailler des mois pour obtenir leur identité réelle. Ce n’est pas ce qui s’est produit ici.
Blizzard a nommé directement des résidents de Nashville et d’Akron, qui ont pris avocat presque immédiatement. Deux lectures sont possibles, et elles ne s’excluent pas : soit Blizzard disposait déjà de preuves d’identification solides avant même de déposer la plainte, soit les opérateurs eux-mêmes n’ont jamais cherché à se cacher. Dans les deux cas, la probabilité d’un simple statu quo protégé par un hébergement offshore recule fortement, et celle d’un vrai bras de fer judiciaire, étalé sur plusieurs années plutôt que réglé par l’insaisissabilité supposée d’un serveur, prend le dessus.




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