Amazon ferme Mechanical Turk après 21 ans

Mechanical Turk : miniature sur la fermeture de la plateforme de micro-travail d'Amazon le 30 septembre

Article de Kami

Ce qu’Amazon ferme, et à quelle date

En 1770, l’automate qui donnera bien plus tard son nom à Mechanical Turk s’installait face à un adversaire et jouait aux échecs. Il battait des officiers, des nobles, et un jour Napoléon Bonaparte. Il a tourné en Europe puis en Amérique pendant plus de 80 ans, sous plusieurs propriétaires, et a gagné la grande majorité de ses parties contre des joueurs qui pensaient affronter une machine capable de réfléchir seule. Dans la caisse en bois qui lui servait de socle, un maître d’échecs humain actionnait les bras et dirigeait chaque coup, replié, invisible du public. On l’appelait le Turc mécanique.

En 2005, Amazon a repris ce nom pour lancer Mechanical Turk, une plateforme de micro-travail (des tâches numériques minuscules, payées quelques centimes chacune) où des entreprises publiaient des missions à faire réaliser par des humains : étiqueter des images (indiquer à la machine ce que contient une photo, pour qu’elle apprenne à la reconnaître), transcrire un enregistrement audio ou vidéo, répondre à un questionnaire. Jeff Bezos décrivait le service comme de l’« intelligence artificielle artificielle » (artificial artificial intelligence). Le nom assumait la référence : une machine qui donne l’illusion de penser, un humain caché à l’intérieur.

L'article de CNBC et ses trois points clés sur la fermeture de la plateforme, avec une photo de Jeff Bezos
CNBC, 25 août 2026, article d’Annie Palmer. Les trois points clés, dont la formule de Jeff Bezos : « artificial artificial intelligence ».

Selon CNBC, Amazon a annoncé la fermeture du service le 25 août 2026. Il s’arrêtera le 30 septembre 2026, après 21 ans d’existence. Amazon indique avoir pris cette décision après une évaluation interne de ses programmes et services. Le même jour, deux autres outils ferment : SageMaker Ground Truth (un outil de collecte de données annotées pour entraîner des modèles d’IA) et Amazon Augmented AI, tous deux dédiés à la collecte de jugements humains sur des données brutes. Amazon quitte ainsi entièrement le marché de la donnée annotée par des humains.

En 2005, l’IA c’était des gens payés quelques centimes

Mechanical Turk fonctionnait sur un principe simple. Une entreprise avait besoin de milliers de micro-tâches accomplies vite et à bas coût : trier des images, vérifier une adresse, transcrire une bande sonore, juger si une phrase avait un sens. Elle publiait ces « Human Intelligence Tasks » (des tâches jugées trop subtiles pour une machine de l’époque, réservées à un jugement humain) sur la plateforme : décrire le contenu d’une photo en une phrase, comparer deux traductions, dire si un commentaire de forum était injurieux. N’importe qui pouvait les accepter et être payé, parfois quelques centimes par tâche.

À son pic, plus de 500 000 travailleurs sont passés par la plateforme. Pour beaucoup, c’était un revenu d’appoint accompli entre deux occupations, le soir ou le week-end, une tâche à la fois. Pour les entreprises clientes, c’était un vivier de main-d’œuvre bon marché et disponible à toute heure, capable d’exécuter en quelques heures ce qu’un algorithme de 2005 ne savait pas encore faire seul.

Ce travail humain a servi de fondation à une génération entière d’intelligence artificielle. Les modèles de reconnaissance d’images, de transcription vocale et de traitement du langage se sont entraînés sur des millions d’exemples étiquetés à la main, souvent par ces mêmes travailleurs. Tâche après tâche, ils ont fabriqué la donnée qui a permis à l’IA moderne d’apprendre à faire ce qu’ils faisaient eux-mêmes, à la chaîne, pour quelques centimes.

En 2023, 46 % d’entre eux utilisaient déjà l’IA

Selon The Next Web, une étude menée en 2023 a trouvé que jusqu’à 46 % des travailleurs de Mechanical Turk utilisaient déjà des outils d’IA pour accomplir les tâches qu’on les payait à faire eux-mêmes. Des humains recrutés pour fournir du jugement humain délégaient une partie de ce jugement à des chatbots, afin d’aller plus vite et de traiter plus de missions par heure.

Le titre de The Next Web sur la fermeture de Mechanical Turk, avec le chiffre de 46 % dans le chapô
The Next Web, 26 août 2026. Le chapô donne le chiffre le plus parlant du dossier : une étude de 2023 relevait que jusqu’à 46 % des travailleurs recouraient déjà à l’IA.

La boucle s’est refermée avant même l’annonce de fermeture. Une plateforme vendue comme de l’intelligence artificielle a fini par employer de vraies personnes qui, pour tenir la cadence, s’appuyaient sur de vraies IA. Ni le client qui commandait la tâche, ni Amazon, ne pouvait garantir qu’un humain se cachait encore derrière chaque réponse. Bien avant qu’un secteur comme la musique ne se pose la question de déclarer ce qui est fait par une IA, Mechanical Turk vivait déjà cette confusion, en creux, sans l’avoir jamais formalisée.

Le déclin du service n’est donc pas venu d’un jour à l’autre. Amazon investissait de moins en moins dedans depuis plusieurs années, pendant que des concurrents plus récents attiraient les travailleurs et les entreprises clientes vers des offres mieux payées, taillées pour les besoins de l’IA générative plutôt que pour ceux du web de 2005.

Ce qui prend la place de Mechanical Turk

La fermeture s’est faite en deux temps. Selon TechCrunch, Amazon a d’abord annoncé, le 5 juillet 2026, qu’il cesserait d’accepter de nouveaux clients sur Mechanical Turk à partir du 30 juillet. Sept semaines plus tard, l’annonce du 25 août a fixé la date finale : plus aucune tâche, plus aucun paiement après le 30 septembre.

L'article de TechCrunch de juillet, illustré par un homme qui branche un câble depuis son cerveau vers un robot
TechCrunch, 5 juillet 2026, article d’Anthony Ha : la première étape, deux mois plus tôt. Illustration : Malte Mueller / Getty Images.

Amazon ferme Mechanical Turk pendant qu’il continue de rogner ses coûts sur d’autres fronts, et pendant qu’il va chercher ailleurs la donnée d’entraînement que la plateforme lui fournissait autrefois, notamment sur Twitch, dont Amazon est propriétaire. La collecte de données humaines n’a pas disparu du marché. Elle a changé de mains. Scale AI, Mercor et Prolific attirent depuis plusieurs années les entreprises clientes et les travailleurs, avec des modèles économiques bâtis pour l’IA générative et non plus pour le micro-travail à quelques centimes de 2005.

Le Turc mécanique du 18e siècle a fini démasqué : un incendie a détruit l’automate en 1854, et le secret du joueur d’échecs caché à l’intérieur a été raconté publiquement quelques années plus tard. Mechanical Turk, la plateforme, n’aura pas besoin d’un incendie pour révéler ce qu’elle cachait. Elle ferme le 30 septembre 2026, vingt et un ans après avoir donné un nom au travail humain qu’une IA a fini par accomplir à sa place. Ses successeurs, eux, n’ont plus besoin de prétendre que la machine travaille seule.