Hugging Face avait dit non à Nvidia, qui rachèterait tout

Une puce dorée en lévitation au-dessus d'une plateforme de petits cubes lumineux alignés

Article de Kami

The Information a rapporté dans la nuit du 26 au 27 août 2026 que Nvidia a accepté de racheter Hugging Face pour 12,9 milliards de dollars, en citant une personne au courant de l’accord. Aucun contrat n’est signé à ce jour, et l’opération peut encore échouer avant sa conclusion. C’est la réserve à garder en tête du début à la fin de cet article : tout ce qui suit repose sur des sources non officielles.

Cette prudence compte double dans ce dossier précis. Nvidia avait déjà tenté d’entrer au capital de Hugging Face à hauteur de 500 millions de dollars, une somme qui aurait valorisé l’entreprise autour de 7 milliards de dollars. Les fondateurs avaient refusé. Le motif rapporté : ils ne voulaient pas qu’un seul fabricant de puces (les composants qui font tourner les modèles d’intelligence artificielle) pèse trop lourd sur une plateforme qui se présente comme « la Suisse de l’IA ». C’est ce refus qui donne tout son relief au rachat aujourd’hui évoqué : la neutralité que la plateforme avait défendue serait, cette fois, rachetée.

Une information reprise, mais pas confirmée par les principaux intéressés

CNBC a publié sa propre version le 27 août à 3h29 heure de l’Est, mise à jour à 13h49, sous les signatures d’April Roach et de Kai Nicol-Schwarz. Le média affirme disposer d’une source à lui, distincte de celle de The Information. Cette source lui a dit pouvoir « confirm acquisition [by Nvidia] has been part of ongoing and recent talks », soit confirmer que le rachat a fait partie de discussions récentes et en cours. C’est une formulation prudente : elle confirme l’existence de pourparlers, pas la signature d’un accord. Ni Nvidia ni Hugging Face n’ont répondu aux sollicitations de CNBC. Le dossier repose donc entièrement sur des sources anonymes.

L'article de CNBC et ses points clés, dont la mention que ni Nvidia ni la plateforme n'ont répondu
CNBC, 27 août 2026, article d’April Roach et Kai Nicol-Schwarz. Les points clés précisent que personne n’a répondu aux sollicitations.

La veille au soir, le 26 août à 23h32 heure du Pacifique, TechCrunch publiait sous la signature de Connie Loizos. Titre sans détour : « Nvidia closes in on Hugging Face acquisition », Nvidia se rapproche du rachat. Les deux articles remontent à la même origine, The Information. Seule CNBC dit avoir interrogé une source à elle, et cette source parle de discussions, pas de signature. La reprise en cascade ne multiplie donc pas les preuves : elle multiplie les relais d’une seule information.

Le titre de TechCrunch, illustré par le patron de Nvidia tenant une puce sur scène
TechCrunch, 26 août 2026 à 23h32 heure du Pacifique, article de Connie Loizos. Photo : Patrick T. Fallon / Getty Images.

Hugging Face, le magasin où l’industrie va chercher ses modèles

Hugging Face a été fondée en 2016 à New York par trois Français, Clément Delangue, Julien Chaumond et Thomas Wolf. L’entreprise a démarré comme une application de conversation destinée aux adolescents. Le projet est assez éloigné de ce qu’elle est devenue. Elle s’est réorientée quelques années plus tard vers ce qu’elle est aujourd’hui : la plateforme de référence de l’apprentissage automatique (les méthodes qui permettent à un logiciel d’apprendre depuis des données, au lieu d’être programmé règle par règle). On y publie et on y récupère des modèles, des jeux de données et des applications.

La page d'accueil de la plateforme, affichant un compteur de 2 555 000 modèles et les tendances de la semaine
La page d’accueil de la plateforme, consultée le 28 août 2026. Le compteur affiche 2 555 000 modèles, et un modèle signé Nvidia figure dans les tendances.

Sa page d’accueil affichait, au moment de la rédaction de cet article, plus de 2 555 000 modèles et 1,5 million de jeux de données, utilisés par plus de 15 000 organisations. On y trouve les modèles ouverts (dont les paramètres sont publiés, et que chacun peut télécharger et faire tourner chez soi) de Meta, la famille Llama, ceux de Mistral, ainsi que des milliers de contributions de chercheurs indépendants. C’est de ce catalogue que sortent la plupart des outils qui produisent aujourd’hui des images, du texte et de la musique que les plateformes commencent à étiqueter. Nvidia y publie déjà ses propres modèles : la page listait cette semaine un modèle nommé nvidia/personaplex-7b-v1 parmi les tendances du moment, un signe que l’entreprise utilise déjà la plateforme qu’elle chercherait à racheter.

Un prix qui représente 86 fois le chiffre d’affaires annuel

Le revenu annualisé de la plateforme est estimé à environ 150 millions de dollars. Rapportés aux 12,9 milliards annoncés, cela porte le multiple à environ 86 fois le chiffre d’affaires, un multiple qu’aucun chiffre d’affaires actuel ne suffit à expliquer. Ce qui s’achète à ce prix n’est pas le revenu de la plateforme : c’est sa position. Nvidia connaît bien l’entreprise : elle figurait déjà parmi ses investisseurs avant même l’hypothèse d’un rachat complet. En août 2023, la plateforme avait levé 235 millions de dollars sur une valorisation de 4,5 milliards. Au tour de table : Salesforce Ventures, Google, Amazon, Nvidia, Intel, AMD, Qualcomm, IBM et Sound Ventures. Une bonne partie des grands noms des semi-conducteurs et du cloud, donc, réunis autour de la même table.

Le refus qui donne tout son sens à l’opération

C’est ce refus qui éclaire l’ampleur du geste actuel. Nvidia avait proposé d’investir 500 millions de dollars, une somme bien plus modeste que les 12,9 milliards désormais évoqués. Les fondateurs avaient dit non, en invoquant le risque qu’un seul fournisseur de puces prenne un poids disproportionné sur une plateforme qui héberge indifféremment les modèles de tous les acteurs du secteur, y compris ceux des concurrents directs de Nvidia. Un rachat complet effacerait la frontière que la « Suisse de l’IA » avait pris soin de préserver jusqu’ici, et transformerait un investisseur minoritaire parmi d’autres en propriétaire unique.

Ce que Nvidia y gagnerait, selon les analystes

Pour Tom’s Hardware, sous la plume d’Anton Shilov, l’opération renforcerait la stratégie de modèles ouverts de Nvidia et consoliderait sa position face à ses concurrents. Nous décrivions déjà cette trajectoire hier, à propos de ses prises de participation dans des modèles à poids ouverts. Depuis plusieurs mois, Nvidia investit du côté des modèles librement accessibles, au lieu de miser sur les seuls systèmes fermés de ses partenaires.

Le titre de Tom's Hardware sur ce que l'opération apporterait à la stratégie de modèles ouverts
Tom’s Hardware, 27 août 2026, article d’Anton Shilov. Le titre insiste sur la stratégie de modèles ouverts.

Racheter Hugging Face reviendrait à posséder le lieu où ces modèles sont hébergés, téléchargés et découverts. Et non plus seulement à y publier ses propres contributions, comme Nvidia le fait aujourd’hui. La logique se retrouve ailleurs dans le secteur. Nous l’évoquions à propos d’Etched, valorisée 21 milliards de dollars : les fabricants de matériel veulent aussi contrôler les couches logicielles qui font tourner leurs composants.

Ce qui reste à vérifier

Rien de tout cela n’est acté. Le montant de 12,9 milliards de dollars, la date de signature, les conditions exactes de l’opération : tout provient pour l’instant de sources anonymes citées par deux médias américains, sans confirmation officielle de Nvidia ni de Hugging Face. Si l’accord se conclut, la plateforme changerait de statut. Indépendante et soucieuse de le rester, elle deviendrait la propriété de celui-là même dont elle avait repoussé l’argent. Les prochains jours diront si Nvidia et la plateforme confirment, démentent, ou laissent simplement le silence se prolonger.